UNE FIGURE DE SAINT-AMOUR, MADAME LUCIEN FEBVRE


Madame Lucien Febvre, Suzanne Dognon de son nom de jeune fille, est née le 25 avril 1897. Elle était la fille de Paul Dognon, Professeur de géographie à la Faculté des Lettres de Toulouse. Dès son plus jeune âge elle manifesta des dons brillants. A quatre ans, son père lui apprend à lire. A treize ans, estimant qu'elle est encore trop jeune pour aborder le second cycle de l'enseignement secondaire, son père l'envoie pour un an pensionnaire en Allemagne. Cette pratique de l'allemand devait s'avérer fort utile, trente ans plus tard, quand elle s'occupa de déménager la bibliothèque dont elle fut la gestionnaire.

Son père, éducateur sévère, voulait éviter à ses filles l'inaction et la futilité des occupations de bien des jeunes bourgeoises de son temps. Il voulait bien qu'elles poursuivent de solides études mais ne supportait pas la perspective de les voir quitter le foyer familial pour se marier et accéder à une carrière indépendante qui les ferait échapper à son autorité.

Cette opposition détermina le caractère de Suzanne. Après son baccalauréat, elle entrepris en khagne1 à Toulouse les deux années les plus dures de sa vie. Dans ces classes, le rythme de travail est effrayant et il faut beaucoup de courage pour sacrifier ses années de jeunesse. Je dirais aussi qu'il ne faut pas avoir honte de dire qu'on a bien travaillé à l'école. Ce fut le cas de Suzanne qui entra deux ans plus tard à l'Ecole Normale Supérieure de Sèvres, major2 de sa promotion.

A Normale Sup, c'est la période de la guerre. La promotion 1916 dont elle fait partie est une des moins nombreuses de son histoire. Les cours peuvent se dérouler dans des conditions normales et on écoute des maîtres prestigieux comme Ferdinand Brunot, Paul Desjardins et Lalande. Sous la direction de madame Cotton3 , alors préparatrice, on confectionne des paquets pour les soldats et on envoie plus de deux mille réchauds d'alcool solidifié4 au front. Nombreux sont les deuils et les épreuves lorsqu'est fêtée la Victoire en 1918.

Quelques mois plus tard, Suzanne Dognon est reçue à l'agrégation d'histoire et géographie. Elle occupe un poste au lycée de Jeunes Filles d'Agen puis est nommée assistante à l'Université de Strasbourg. En 1921, elle rencontre Lucien Febvre et l'épouse. On connaît la vie de cet historien brillant qui introduit une manière novatrice d'aborder l'Histoire dans sa thèse sur La Franche-Comté à l'époque de Philippe II . Suzanne renonce à sa carrière personnelle pour se consacrer à ses enfants: Henri né en 1922, Lucile en 1924 et Paulette en 1927.

En 1936, elle accepte la charge de bibliothécaire à l'Ecole de Sèvres. Elle revoit les régistres d'inventaire, révise le système de cotation sans négliger son rôle d'encouragement à la recherche. Du fait de son mariage, elle fréquentait un vaste entourage qui dépassait le milieu universitaire. Elle apportait à l'Ecole et à ses élèves une ouverture sur le monde de la pensée et de l'action.

La guerre revient. Pour Lucien Febvre c'est une période douloureuse. Suspendu aux émissions de la radio anglaise, il suit sur la carte les opérations militaires. C'est le moment de l'acquisition d'une maison de vacances5 en Franche-Comté, à Saint-Amour, au flanc du Revermont.

Demeurée seule après la disparition de Lucien Febvre en 1956, elle consacre de préférence ses soirées à la bibliothèque et les élèves qui apercevaient la lumière de sa lampe de bureau, savaient que leur visite serait cordialement reçue, que leur propos seraient écoutés avec bienveillance.

Puis ce fut l'heure de la retraite. Elle envisageait ce temps avec sérénité. Ainsi pourrait-elle désormais, effectuant le trajet à bord de sa chère et pittoresque << deux chevaux >> qu'elle emplissait d'un chargement hétéroclite, aller passer toute la belle saison ( et même l'arrière-saison, au charme mélancolique et doux) à Saint-Amour, pour profiter de la maison et de son jardin. Elle soignait son potager et ses parterres fleuris. Elle aimait fréquenter les gens simples du village, qui devaient garder le souvenir de telle parole de réconfort, de tel geste chaleureux. C'est à cette période que nous l'avons connue. Elle nous encouragea dans nos recherches et nous prodigua d'excellents conseils. C'est grâce à elle que nous avons mesuré l'importance archéologique du plateau de Vergongeat et rassemblé des documents sur les Gaulois dans la région. Dans sa vaste demeure, elle se réjouissait d'accueillir une famille qui allait en s'agrandissant: sept petits-enfants, quatre arrière-petits-enfants. Elle souhaitait qu'ils restent fidèles à leur terroir.

Le destin cependant devait lui réserver une cruelle épreuve. En 1978, le jour même où elle devait regagner Paris pour participer aux cérémonies qui allaient marquer, au Collège de France et à la Bibliothèque Nationale, le centenaire de Lucien Fèbvre, elle fut terrassée par une crise d'œdème pulmonaire. Le mal surmonté, elle put, grâce à la prévenante affection des siens, poursuivre durant sept années une existence amoindrie mais non sans valeur. L'été, elle participait aux vacances familiales. L'hiver, tantôt elle alphabétisait les jeunes enfants de la Portugaise qui tenait son ménage, tantôt elle évoquait de lointains souvenirs pour les amis de ses petits-enfants, charmant son jeune auditoire par son brio, sa lucidité, bref sa << classe >>.

Madame Febvre s'est éteint paisiblement le lundi 2 Décembre 1985. Une foule émue et déférente l'accompagna à sa dernière demeure. Tous ceux qui l'ont connue conserveront longtemps le souvenir de son allure majestueuse et fraternelle, de ce regard malicieux et de ces vastes connaissances qui font d'elle une grande dame.

 

Saint Amour, Avril 2000


NOTES
  1. Classe préparatoire à Normale Sup Lettres
  2. On dit aussi cacique en langage des prépas.
  3. Madame Aimé Cotton, épouse du grand physicien, dit Cotton de la Balance, inventeur d'un dispositif permettant de mesurer les champs magnétiques et qui construisit l'électro-aimant de Bellevue. Nous avons eu la chance de la rencontrer autrefois dans sa demeure à Chavannes sur Suran. Madame Aimé Cotton devint par la suite directrice de l'Ecole Normale de Sèvres.
  4. Il s'agit du métaldéhyde, appelé plus simplement méta.
  5. Cette maison du Souget était autrefois la résidence des Bernard de Dompsure.
  6. Il a aussi un intérêt botanique avec la cueillette des jonquilles au printemps !

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