GUILLAUME DE SAINT-AMOUR ET LA SCOLASTIQUE, d'après Bernard Rouget

 


La scolastique désigne l'enseignement dispensé au Moyen Age dans les écoles monastiques et dans les Universités. L'Université avait son gouvernement propre et ses privilèges, qui la soustrayaient à la police municipale. Dans celle de Paris, tout procès contre ses membres était jugé par l'évêque. Les étudiants formaient d'influentes corporations réunies d'après leur nationalité. À Paris, ils constituaient quatre « nations » ou groupes (France, Pays-Bas, Normandie et Angleterre). L'université avait un chef élu, le « recteur », celle de Paris avait deux chanceliers, nommés par le roi. Guillaume de Saint Amour fut un de ces recteurs.Les facultés conféraient les degrés de bachelier (baccalaureus), licencié (licentia docendi) et docteur (dominus, magister ou scholasticus).
Pour comprendre sa lutte contre les Ordres Mendiants, franciscains et dominicains, suivons un Philosophe de Saint Amour, notre ami Bernard Rouget:

<< La réaction ne se fit pas attendre. L’Université de Paris fulminait, tout autant que la Curie pontificale. Rappelons qu’à ce moment-là la querelle qui opposait les Maîtres de l’Université parisienne et les Ordres Mendiants battait son plein. Les premiers voyaient d’un très mauvais œil l’arrivée dans la place des nouveaux ordres réguliers qui remportaient un très grand succès populaire partout en Europe et dont l’expansion était pilotée par Rome. A Paris, les prestigieuses chaires de théologie étaient très disputées et l’Université était le bastion de la science sacrée. Elle avait notamment fermé la porte aux deux plus puissants génies de la chrétienté, le franciscain Bonaventure et le dominicain Thomas d’Aquin.

Dans cette bataille, Guillaume de Saint Amour était monté en première ligne.
Maître régent en théologie, recteur de l’Université, il représentait une corporation
qui défendait becs et ongles ses statuts, octroyés par Philippe Auguste en 1200 et confirmés par Louis IX. Le livre qui avait mis le feu  aux poudres, lui vaudra sa disgrâce et mettra fin à sa carrière, s’intitulait "Des Périls des derniers temps". Il eut un immense succès.

L’affaire se termina, provisoirement, par la condamnation de Guillaume de Saint Amour par le pape Alexandre IV et  la bulle du 5 octobre 1256 qui déclarait son libelle contre les mendiants : inique, exécrable et scélérat. Il dut s’exiler et quitter Paris. Il regagna sa cité natale de Saint-Amour, qui ne faisait pas encore partie du royaume de France et où il vécut jusqu’à la fin de  sa vie. Une autre bulle d’Alexandre IV en 1257 donnait l’ordre que Bonaventure et Thomas soient reçus comme Docteurs et Maîtres en théologie par l’Université.

Le titre du livre de Guillaume est tiré de la 2ème épître de saint Paul à Timothée : « Dans les derniers jours, surviendront des moments périlleux. Les hommes  en effet seront égoïstes, cupides, vantards, orgueilleux, diffamateurs… ayant les apparences de la piété mais reniant ce qui en fait la force. Etc. »

Dans son opposition à Joachim et à l’Evangile éternel, Guillaume souligne que nous vivons dans l’ère sixième et ultime : « Mais après ce sixième âge qui est celui du combat, avec lequel s’avance le septième, qui est celui du repos, il ne viendra pas d’autre temps que le huitième qui est celui de la résurrection. » « Il est donc vraisemblable que nous sommes proches de la fin du monde. »

La question qui se pose aux historiens est de savoir si Guillaume a introduit le thème eschatologique par effet de style pour donner une tournure apocalyptique aux dangers qu’incarnaient selon lui les Mendiants, mais pas qu’eux, ou s’il était authentiquement habité par elle. On ne peut nier toutefois qu’il s’agit d’une position commune dans l’Eglise. Qu’il survienne de grands périls, que l’Antéchrist refasse
son apparition, que la fin des temps soit proche, cette vision eschatologique de la réalité présente tourmentait la plupart des consciences au XIII ème siècle. La prédication eschatologique est légitime, parce que dans l’Eglise, c’est toujours le dernier temps : lorsque les temps furent accomplis, le Christ est venu.

Quoi qu’il en soit, d’après Joseph Ratzinger, en 1953, dans sa thèse de doctorat La Théologie de l’Histoire de saint Bonaventure, la polémique avec Guillaume déclenche chez Bonaventure une authentique conscience du dernier temps.
Pour Saint Bonaventure, à l’instar de Guillaume de Saint-Amour, le temps présent est un temps de périls et de tribulations, marqué par le triomphe de l’Antéchrist. Tous deux ne le voient pas se manifester exactement sous  les mêmes formes, mais sur un point, ils font le même diagnostic. L’un des  principaux dangers qui menacent l’Eglise du Christ dans cette seconde moitié du XIII ème siècle, c’est le développement de la philosophie. Sous l’impulsion des penseurs arabes Avicenne et Averroès, les idées des philosophes grecs, et notamment Aristote, envahissent l’Université. Les maîtres les plus éminents, comme Albert le Grand et Saint Thomas d’Aquin, considèrent la philosophie aristotélicienne comme l’aboutissement de la science. Elle jouit d’une estime et d’une autorité de plus en plus grandes dans toute la chrétienté savante.
Ses  concepts ont complètement renouvelé les études universitaires et donné un essor sans pareil à la vie intellectuelle. Sur le plan de la foi, on ne pouvait pas reprocher au système aristotélicien d’être en contradiction avec la Révélation chrétienne, puisqu’il ne la connaissait pas. Il y avait lieu de s’inquiéter que sous son influence, la philosophie devienne autonome et s’écarte de la théologie : l’univers d’Aristote est éternel et soumis à la nécessité, il exclut la création au sens chrétien du terme et la liberté divine qu’elle suppose.

Selon Saint Bonaventure, la nature et l’homme demeurent des énigmes indéchiffrables si la philosophie se coupe du surnaturel. Les choses et Dieu sont dans un rapport d’analogie. Quand on ne perçoit plus dans les choses le reflet de la ressemblance divine, ce qui reste c’est ce qu’on appelle la nature, un résidu brillant mais dépourvu d’intelligibilité et dont la cécité des philosophes se repaît. La philosophie et les philosophes sont alors caractérisés selon toute une typologie biblique :  les magiciens de pharaon, l’arbre du bien et du mal, la bête de l’abîme, la prostituée de Babylone. Ils sont les signes des derniers temps.
Dans l’économie du salut, la théologie rationnelle telle que l’enseignent les penseurs scolastiques comme Bonaventure est certes à sa place, mais elle est appelée à disparaître. Elle appartient au sixième âge et précède un ordre supérieur qui n’est pas encore présent. A ce moment-là, le discours scientifique s’effacera devant la charité, car c’est dans l’amour contemplatif que va s’accomplir en plénitude le désir de connaître Dieu.
Coordonnant l’histoire du salut à la hiérarchie céleste du Pseudo Denys, Bonaventure annonce qu’aux deux ordres mendiants, symbolisés par les deux chérubins du propitiatoire, doit succéder l’ordre des séraphins, prophétisé par l’Apocalypse et incarné par François. Dans l’Eglise du dernier temps prévaudra la manière de vivre du saint qui en tant que simplex et idiota, connaissait davantage de Dieu que tous les savants de son temps – parce qu’il L’aimait plus. « Celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour. »

Les penseurs scolastiques ont été très décriés dans les siècles qui suivirent.
Ceux d’entre eux qui construisaient leur système en se réclamant exclusivement des principes d’Aristote ont fini par s’enfermer dans un formalisme stérile qui a donné prise à de virulentes critiques. Mais le discrédit est retombé sur tous, même sur ceux  qui, comme Guillaume de Saint-Amour et Saint Bonaventure, avaient gardé leur distance avec la mode aristotélicienne et avaient pressenti ses dangers.
Erasme, le grand humaniste de la Renaissance, a tourné en ridicule les raisonnements d’une subtilité inouïe dans lesquels étaient passés maîtres les grandes figures de la Scolastique. Sous ses sarcasmes, leurs sommes plus lourdes que des chevaux et plus épineuses que des porcs-épics se sont effondrées dans les abîmes du mépris. Dans l’Eloge de la folie, il s’en est donné à cœur joie.
Au XVII ème siècle, Descartes qui se sert pourtant abondamment de l’outillage conceptuel de l’Ecole, dénigre lui aussi cette allégeance systématique au grand philosophe grec. Pour l’auteur du Discours de la méthode, il n’y a pas d’autorité qui tienne en philosophie, excepté celle de la raison naturelle. On ne peut s’appuyer sur rien de solide que les idées claires et distinctes qui sont en nous. Et la seule voie qui nous conduit à la vérité est celle qui suit l’ordre des raisons.
Quelques décennies plus tard, en 1686, dans son Discours de Métaphysique, Leibniz a fait davantage preuve de discernement. Cet opuscule est un traité sur les perfections de Dieu. Il a été écrit en quelques jours alors que ce génie universel séjournait dans une petite ville du Harz en Allemagne orientale. En tant qu’ingénieur au service de la Direction des mines de Hanovre, il attendait le feu vert pour pouvoir continuer l’installation des machines destinées à extraire l’eau des mines de Zellerfeld. Contraint par les circonstances à délaisser le chantier, il s’était réfugié à Osterode, dans un endroit moins exposé aux rigueurs climatiques du Harz en ce mois de janvier. Il profite de ces quelques jours de loisir pour rassembler ses idées et rédiger en français la première synthèse de son système métaphysique à l’intention d’illustres esprits parisiens dont le grand Arnauld. Voici ce qu’il écrit à l’article 28 : « On peut donc dire que Dieu est notre objet immédiat, hors de nous, et que nous voyons toutes choses par lui. (…) Dieu est le soleil et la lumière des âmes ; et ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on est dans ce sentiment. Après la Sainte Ecriture et les Pères, qui ont toujours été plutôt pour Platon que pour Aristote, je me souviens d’avoir remarqué autrefois que du temps des scolastiques, plusieurs ont cru que Dieu est la lumière de l’âme et selon leur manière de parler, intellectus agens animae rationalis. Les Averroïstes l’ont tourné dans un mauvais sens, mais d’autres, parmi lesquels je crois que Guillaume de Saint-Amour, Docteur en Sorbonne, s’est trouvé, et plusieurs théologiens mystiques, l’ont pris d’une manière digne de Dieu et capable d’élever l’âme à la connaissance de son bien».
Voilà d’un seul coup, réhabilités et Guillaume et tout un pan de la théologie médiévale !
Il est intéressant de noter qu’au moment où il développe l’une des idées centrales de sa métaphysique, Leibniz, qui n’était pas catholique mais aurait pu peut-être le devenir sans l’intransigeance de Bossuet, éprouve le besoin de se rattacher aux penseurs chrétiens situés sur une ligne philosophique qui passe par Platon, l’Ecriture et les Pères et trouve moyen d’évoquer la fracture qui a déchiré l’Université de Paris quatre siècles plutôt et dont nous ressentons toujours les effets aujourd’hui.
Avançant dans son discours, il aborde la même pensée sous l’angle de la religion. Voici ce qu’il affirme, à l’article 32 : « On voit aussi que toute substance a une parfaite spontanéité (qui devient liberté dans les substances intelligentes), que tout ce qui lui arrive est une suite de son idée ou de son être et que rien ne la détermine excepté Dieu seul. » Et cette fois, c’est Sainte Thérèse d’Avila qu’il cite, sans la nommer, à l’appui de sa thèse: « C’est pour ça qu’une personne dont l’esprit était fort relevé et dont la sainteté est fort révérée, avait coutume de dire que l’âme doit souvent penser comme s’il n’y avait que Dieu et elle au monde. »


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