A PROPOS DE L'ORIGINE DE SAINT-JEAN D'ETREUX

 


Accroché au premier contrefort du Jura, non loin de Saint-Amour, se dresse le joli petit village de Saint-Jean d'Etreux. Au soleil couchant, la vue est magnifique sur toute la Bresse. Par temps clair, on peut même apercevoir la Saône et les monts du Mâconnais. Qui penserait que ce charmant petit village pose un problème étymologique, que les historiens ne sont pas d'accord sur l'origine de son nom?1

 

Les uns font dériver son nom de strata via, le chemin pavé, qui par contraction aurait donné d'Estreux et finalement d'Etreux. Se laissant guider par des analogies, Monsieur Edmond. Clerc en est presque convaincu2 .Il est vrai que des noms comme Estrée, d'Estreux sont des indications de voie romaine. Monsieur Clerc cite d'ailleurs D'Anville3 (Notice des Gaules au mot Crusinie) et fait remarquer qu'on le retrouve en Suisse, dans la Vy de l'Estra, près d'Iverdun. On pourrait citer aussi, plus près de nous, Cinquétral, non loin de Saint-Claude, qui serait la transposition de Quinque Stratae, les cinq routes.

Nous ne doutons certes pas qu'une voie romaine passait près de Saint-Jean. Partant de Lons-le-Saunier, elle gravissait Monciel (Mons Cœlius), puis devait passer à Rotalier, l'Abergement (anciennes terres de l'abbaye du Miroir), aux Pourrets, à Rosay (pays avec des carrières de pierre rose), à Graveleuse devant la fameuse Chapelle des Templiers de 1390 (On sait que les Templiers ont souvent construit leurs chapelles sur l'emplacement de ruines romaines4 ) .On peut ensuite, à mon avis, en apercevoir des traces, près du lieu-dit << les Quatre Bornes >> (cf annexe 1); puis, elle devait gagner Curny et sans doute Laubespin avant de redescendre vers Coligny-le-Vieil au pied de Saint-Jean. On peut même imaginer qu'elle croisait une autre voie romaine venant de la Creuse à Villette. Après, la ferme de " La Pérouse " et le hameau de Chazelles (du latin casalia,ae: ruines), ne nous donnent que de vagues indications sur son trajet.

 

Les autres font dériver le nom de Saint-Jean-des-Treuils. On peut relever dans la littérature5 les noms de Sanctus Johannes (1225), Sanctus Johannes de Torcularibus (1308)6 et de Saint-Jean d'Estruz dans les Pouillés du diocèse de Lyon (1613-1614)

L'explication en serait la suivante7 : Au commencement du XIVe siècle (1329), les Chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem (ou de l'Ordre de Malte) possédaient des fonds, des rentes et des services au hameau de Bocarnoz; leur château s'élevait dans un champ à droite du chemin allant de Coligny à la gare, non loin de cette dernière; Bocarnoz était le septième membre de la commanderie de Laumusse, près de Pont-de-Veyle8

Sur la route de Coligny à Saint-Amour, ils avaient une chapelle dite de Hyerusalya9 dont la forte dotation n'empêchait pas qu'on n'y célébrait plus les offices au XVIIe siècle.

L'emplacement de cet oratoire était dans un champ appelé Vigne de la Chapelle. Tout près, il existe une Croix dite de Jérusalem. Aussi, le village de Saint-Jean-d'Etreux, Sanctus Johannes de Torcularibus, Saint-Jean-des-Pressoirs, Saint-Jean-des-Treuils, Saint-Jean-d'Etrieux10 et finalement Saint-Jean d'Etreux pourrait fort bien devoir son nom aux Chevaliers de Saint-Jean et à leurs pressoirs.

Nous savons que le pressoir jouait un rôle fort important dans la fabrication du vin11 .Dans la châtellenie voisine de Treffort, un certain nombre de charpentiers devaient assurer son entretien et le soumettre à des réparations fréquentes. Lorsque la vis était rompue, il fallait la remplacer. En 1392, il est indiqué que la vis est en poirier et l'écrou en noyer. Les noms des différentes pièces du pressoir (torcular,aris en bas latin) sont souvent donnés en langue vulgaire: viry (vis), escroy(écrou), piesona (le socle). Chaque année, il faut acheter de la poix et de la résine pour préparer le pressoir. Au 19ème siècle, de nombreux Bressans possédaient une petite vigne à Cessia et sur la côte de Saint-Jean. Ces vignes pourraient resurgir s'il n'y avait pas les quotas !

N'oublions pas, d'autre part, que les Templiers étaient bien installés dans la région, sur le premier plateau, depuis la donation faite par Mannasés de Coligny, à l'Ordre du Temple, en se faisant recevoir chevalier, de la suzeraineté de Montagna, Broissia, Eperigna (hameau de Montfleur), Sainte-Fontaine (La Balme d'Epy). Cette donation figure dans une charte de l'an 1227, une des plus anciennes écrites en langue française12 . C'est d'ailleurs depuis cette donation que le village de Montagna fut surnommé le Templier, par distinction avec Montagna-le-Reconduit, près de Saint-Amour.

Nous pensons avoir découvert une preuve supplémentaire à l'origine de Saint-Jean d'Etreux dans Saint-Jean-des-Treuils sur un plan de 1612, extrait du registre B265 13 des Archives de la Côte d'Or (cf La voie romaine de la côte). Il se trouve,en effet, que la frontière entre la Bresse et la Franche-Comté passait non loin de Saint-Jean. Longtemps, ce fut une région litigieuse. Le registre B265 est un recueil de procès-verbaux des enquêtes effectuées en 1611 et 1612 par les commissaires du roi et ceux de l'archiduc Albert et de son épouse, l'infante Isabelle Claire-Eugénie pour définir les limites entre le royaume de France (avant 1601 la Savoie) et le Comté de Bourgogne1415.On lit clairement sur ce plan: Saint-Jean des Treuils. Un examen attentif montre également que seul un chemin au tracé assez flou reliait Laubespin à Villette et Nanc, localité au-delà de laquelle il s'interrompait. On peut aussi deviner l'existence des quatre tours du château de Laubespin dont une seule subsiste malheureusement à l'heure actuelle.

Origine romaine? Au fond, pourquoi le rattachement de Saint-Jean-d'Etreux à Saint-Jean des Treuils ne serait-il pas l'exception qui confirme la règle?

Saint-Amour Décembre 1970

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NOTES
  1. Rousset. Dictionnaire des Communes du Jura- 1855 -Tome III- page 311-
  2. Ed Clerc - La Franche-Comté à l'époque romaine - 1853 - page 105 -
  3. Ed Clerc - idem - page 90
  4. L'autre Chapelle des Templiers, dépendant de la Commanderie de Varessia, se trouve à Chatagna, au bord d'une voie antique.
  5. Répertoire archéologique du département du Jura par C.Davillé - 1954-
  6. Histoire de Coligny de Dubouchet
  7. Histoire de Coligny d'Augustin Cornet - 1904 - Mémoires de la Société d'émulation de l'Ain -
  8. Paul Fish - La Commanderie de la Musse - 1964 - Protat editeur - pages 46 et 47
  9. Dans un acte n° 17 du 20 Brumaire An III, de Maître Jacquet, notaire royal à Beaupont, on parle de la Chapelle de Jérusalem, située sur le territoire de Charmoux, provenant de la Commanderie de Laumusse, acquise par ledit Bocquillard, de la Nation, il y a deux ans, par procès verbal du Directoire.
  10. Carte de Cassini (1748) - Bibliothèque Nationale -
  11. Françoise Cotton - La vie rurale en Revermont du milieu du XIVe siècle à la fin du XVe - Thèse de l'Ecole des chartes - 1961 -
  12. Archives de Besançon - M154 - On pourra aussi consulter les preuves de l'Histoire de L'abbaye de Gigny de Gaspard -
  13. Registre B265- Archives du département de la Côte d'Or et de l'ancienne province de Bourgogne.
  14. Archives de la Côte d'Or- B264 - Lettres patentes fixant la frontière.
  15. Archives de la Côte d'Or - B621/2 fol.180 r°-202 r°- Terrier de Coligny-le-Neuf (1402)


 


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